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Netcampagne, un " retard français " ? Une comparaison des utilisations électorales de l'internet en France, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni

Similarités et différences d'usage de l'internet dans les trois pays :
Comment les expliquer : culture politique, caractéristiques institutionnelles, environnement réglementaire, ou objectifs fondamentalement divergents ?

En 2002, lorsque la net-campagne des présidentielles s'engage en France, elle fait suite à une série d'élections générales importantes au Royaume-Uni en 2001 et aux Etats-Unis en 2000 ; autant d'échéances importantes dans la courte histoire de la netpolitique que nombre d'observateurs, de journalistes et de stratèges politiques ont suivi de près, comparant les innovations, analysant les

Tout au long d'une campagne plutôt terne en France (tout du moins jusqu'au premier tour), la nouveauté que représentait encore le web en contexte électoral a donc été présentée comme un élément, voire un évènement, inédit qui a régulièrement suscité l'intérêt des médias , et que les états-majors de campagne ont régulièrement mis en avant pour aiguillonner l'attention de la presse . S'agissant néanmoins d'une donnée nouvelle dans l'histoire politique française, les analystes n'ont pu s'appuyer comme à l'habitude sur des comparaisons avec les scrutins précédents et se sont donc tournés, en quête de repères vers les expériences similaires récentes observées en Grande-Bretagne et surtout stratégies, et participant ainsi à la création d'un certain engouement, voire d'une certaine attente.aux Etats-Unis où la net-campagne avait fait couler beaucoup d'encre. De fait, la net-campagne américaine, ou plutôt l'image que l'on s'en est en faite, est parfois devenue une sorte d'étalon de mesure du professionnalisme et de la performance des stratégies internet mises en place par les candidats à l'Elysée. Paradoxalement, alors qu'il est généralement péjoratif en France de dire d'un candidat qu'il mène une campagne " à l'américaine ", on pouvait croire que les attentes des observateurs, voire des candidats eux-mêmes, étaient de voir émerger une " net-campagne à l'américaine ".

Force est de constater que le soufflet est rapidement retombé et que le décalage entre la perception d'une campagne américaine haute en couleurs et les résultats souvent jugés mitigés de la net-campagne française a pu donner le sentiment d'un retard français. Cette conclusion, pour le moins hâtive, mérite d'être mise en perspective pour prendre en compte d'une part les différences contextuelles et structurelles entre les élections dans ces trois pays, mais également les similarités, souvent mésestimées, entre les stratégies internet mises en place.


Les contraintes et limites du comparatisme : les différences culturelles et institutionnelles

En communication politique, les élections se suivent et ne se ressemblent pas. A fortiori, les campagnes politiques se déroulant dans trois pays différents à différentes périodes obéissent à des règles différentes et sont intimement liées au contexte politique national et à l'actualité du moment ; autant de variables qui conditionnent bien entendu toute stratégie internet s'inscrivant dans la stratégie globale de la campagne.
Or, on ne peut préjuger du succès -ou de l'échec- d'une campagne sans replacer celle-ci dans son contexte général. Comme le rappelle Stephen Coleman , la campagne britannique fut particulièrement terne. Aucun suspens ne vint animer une élection qui allait indubitablement consacrer à nouveau la victoire du Labour party de Tony Blair. Le désintérêt pour cette campagne, se traduisant par la plus faible participation jamais enregistrée au Royaume-Uni, s'est largement répliqué dans les résultats de la net-campagne qui, malgré un certain nombre d'innovations et un professionnalisme certain, n'aura attiré qu'une faible proportion d'internautes. Aux Etats-Unis et en France, la campagne fut plus riche en rebondissements qui ont naturellement influencé par ricochets le déroulement de la net-campagne.

Pour ne citer que quelques exemples, aux Etats-Unis, où la net-campagne a duré plus d'un an et demi: l'affrontement des primaires entre John McCain et George W. Bush, les premières e-Conventions démocrates et républicaines, trois débats télévisés qui ont vu naître les techniques de " réaction rapide " en ligne. On ne saurait oublier enfin l'interminable processus de recompte des voix en Floride pendant lequel le web politique a été plus actif que jamais en soutien de la féroce post-campagne politique.

La situation française était en quelque sorte à mi-chemin avec une campagne relativement terne et courte, du moins jusqu'au premier tour. En revanche, dès l'annonce des résultats du 21 avril qui permirent à Jean-Marie Le Pen d'accéder au second tour de l'élection, les activités militantes et politiques se sont décuplées dans les médias, dans la rue et également sur le net.

Indépendamment des circonstances liées à l'actualité qui influent sur le déroulement de la campagne et donc naturellement de la net-campagne, des différences culturelles et institutionnelles propres à chacun de ces pays conditionnent largement les stratégies de campagne et de campagne en ligne. Il n'entre bien évidemment pas dans le cadre de cet essai de faire une étude comparative approfondie des systèmes politiques américain, français et britanniques. On se contentera de souligner quelques traits saillants, propres à chaque système institutionnel, qui soulignent les limites de la comparaison.

Ainsi, le système du bipartisme, qui est présent à la fois en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, lorsqu'il est combiné à un système des primaires comme c'est le cas aux Etats-Unis impose de fait aux candidat à la Maison Blanche de mener " deux campagnes en une ", poussant les candidats d'un même parti à s'affronter avant que l'heureux élu de la convention de son parti n'affronte son concurrent du parti adverse dans le cadre de l'élection générale.

En 2000, cela s'est traduit au niveau de la net-campagne américaine par la création successive de deux versions différentes du site de campagne (voire trois pour Bush) pour prendre en compte les évolutions successives de la campagne, et, après la convention, inaugurer le site du ticket démocrate ou républicain. Cette stratégie de net-campagne démultipliée reflète ainsi les tactiques de campagne imposées par le cadre institutionnel et la pratique politique, sans équivalent au Royaume-Uni ou en France.

Autre spécificité souvent citée de la communication politique américaine : la publicité politique télévisée. L'achat d'espace pour diffuser des spots télévisés est interdit en France et au Royaume-Uni où les apparitions télévisées des candidats sont rigoureusement réglementées . Aux Etats-Unis en revanche la publicité politique est autorisée et représente, compte tenu de la " force de frappe " du média télévisuel, un élément crucial de la stratégie médiatique des campagnes américaines et de la gestion des ressources du candidat. Cette spécificité peut apparaître sans rapport puisqu'en l'état actuel de la technologie, la télévision et le web n'ont pas (encore) fusionnés et que les deux médias sont donc bien distincts. La différence entre le média internet, caractérisé par le " pull " (l'utilisateur est actif dans le processus de recherche d'information) et le média TV, caractérisé par le " push " (l'utilisateur reçoit l'information de manière passive) contribue d'ailleurs largement au scepticisme des tenants de la communication politique traditionnelle vis-à-vis du média internet. Néanmoins, la net-campagne américaine s'est illustrée, entre autres, par deux tentatives de rapprochement de la publicité politique télévisée et du web. Al Gore a ainsi investi un budget relativement important dans l'achat d'espaces publicitaires en ligne pour atteindre les internautes résidants dans certains Etats-clés du pays et les inciter, via des bannières visibles sur certains portails, à visiter son site. D'autres candidats avaient auparavant tenté la même opération (Bill Bradley, Rudy Giuliani), mais à plus petite échelle.
L'utilisation la plus surprenante en l'occurrence vint cependant de la campagne de George W Bush qui, plutôt que de tenter de reproduire l'impact de la publicité télévisée sur le web, dédia intégralement un spot télévisé à la promotion de son nouveau site, lancé en juillet 2000. Ces deux expériences visant à intégrer une dimension de " push ", non tributaire de l'email, aux techniques de net-campagne et ont ouvert certaines perspectives pour l'avenir de la netpolitique, mais elle se sont d'emblée avérées inapplicables en France et en Grande-Bretagne en l'état actuel de la législation .

De ces différences structurelles découlent une série d'enjeux différents

Ces différences culturelles et institutionnelles, bien que fondamentales pour comprendre les limites de la comparaison entre systèmes électoraux et stratégies de campagne, ne sont fondamentalement que des éléments de " background ", utiles certes, mais qui ne suffisent pas à expliquer des différences qui relèvent avant tout du management politique et d'objectifs stratégiques différents.

L'objectif ultime de toute campagne électorale, notamment dans le cas d'une élection générale, est de remporter les élections ou, à tout le moins, de conquérir des voix. Pour ce faire, les partis et candidats s'appuient sur une organisation (le parti politique, dans les systèmes " party-centered ", comme c'est encore le cas en Grande-Bretagne et en France) et/ou une équipe de campagne composée de managers politiques, de permanents et de bénévoles largement indépendante des partis politiques (dans les systèmes " candidate-centered " comme aux Etats-Unis, notamment depuis les années 70) . La raison d'être de cette organisation en campagne est de communiquer d'une part, pour informer et faire adhérer le plus grand nombre au programme/message du candidat, et d'autre part de mobiliser militants et sympathisants sans lesquels l'organisation tourne à vide. Au-delà de ce tronc commun à la plupart des campagnes politiques en régime démocratique, certains objectifs stratégiques du candidat, ou plus prosaïquement du directeur de campagne, diffèrent sensiblement entre les trois pays étudiés, du fait des différences structurelles et culturelles évoquées ci-dessus.
Le " canevas " institutionnel et culturel sous-tend naturellement la définition des stratégies de campagne et la déclinaison des tactiques de communication offline et online. Les spécificités du système américain sont à l'origine d'enjeux stratégiques qui pour certains n'ont pas lieu d'être en France ou en Grande-Bretagne.

A cet égard, l'enjeu crucial du " voter registration " est un exemple propre aux Etats-Unis de par la logique du système des primaires, inexistant en France et en Grande-Bretagne. Lors de la phase de préparation des primaires, les électeurs américains sont sollicités pour s'inscrire sur les listes électorales, en spécifiant leur affiliation politique, sachant que cette inscription doit être renouvelée pour chaque échéance électorale, et non pas uniquement lors de l'accession à la majorité légale comme c'est le cas en France. Les partis et candidats consacrent d'importantes ressources à l'inscription d'électeurs en vue des primaires qui désigneront le candidat officiel de chaque parti, et bien entendu de l'élection générale dont le résultat dépend de la mobilisation des " registered voters ". Au niveau de la net-campagne, cet enjeu spécifique impose une communication ad hoc visant à inciter les gens à effectuer les démarches d'enregistrement grâce au site de la campagne et établir ainsi un lien avec le candidat. C'est une fonctionnalité qui se retrouve dorénavant sur tous les sites de candidats (du moins pendant la période des primaires) et des partis politiques locaux ou nationaux.

Les tactiques de la net-campagne américaine sont largement calquées sur les techniques éprouvées du management politique américain. Un des exemples les plus intéressants à cet égard est le rôle du net en tant qu'outil de mobilisation tout au long de la campagne, et jusqu'au jour décisif. En effet, alors que l'on a souvent débattu des qualités du net en campagne, permettant de privilégier la communication sur la simple dissémination d'information via le site, on sous-estime généralement la fonction de mobilisation de la net-campagne. En limitant l'analyse au seul site, partie émergée de l'iceberg, on risque d'omettre le rôle pourtant fondamental de l'infrastructure et des fonctionnalités moins visibles mais néanmoins essentielles, notamment les systèmes de gestion de bases de données, l'extranet (lorsqu'il existe), et surtout le système d'e-mailing qui permettra de garder le contact avec les sympathisants qui se sont inscrits pour être tenus informés et participer à la campagne. Selon les responsables internet de George Bush et Al Gore, ces fonctions de mobilisation en ligne des troupes représentent, bien plus que le site web dont la capacité de " persuasion " est extrêmement limitée, la véritable valeur ajoutée d'une stratégie de communication en ligne. De fait, comme l'indique l 'étude menée par Daron R. Shaw, les consultants américains n'ont pas utilisé le net pour tenter d'atteindre en ligne des électeurs flottants (rôle laissé à la publicité), ni même pour recueillir des données et informations pertinentes pour la campagne. Ils l'ont utilisé, en connaissance de cause, pour l'organisation interne et la mobilisation militante . Cela s'est concrétisé par l'organisation en ligne du travail traditionnel de " canvassing " (maillage de la circonscription) avec des équipes de volontaires qui, tout au long de la campagne, et notamment à l'approche du scrutin, ont pu être mobilisés et rendre compte en ligne du travail sur le terrain.

Autre enjeu de taille pour les managers politiques américains et dans une moindre mesure britanniques : le " fundraising ". Caractéristique révélatrice de cette différence structurelle entre ces pays anglo-saxons et la France (ainsi que d'autres pays d'Europe continentale), il n'existe pas réellement de traduction de ce terme en français qui désigne les activités de sollicitation de contributions financières. Compte tenu des sommes colossales requises par l'organisation d'une campagne nationale dans un pays de 260 millions d'âmes et particulièrement des coûts prohibitifs de l'achat d'espace pour les spots politiques sur les chaînes télévisées , le fundraising auprès des personnes morales et physiques est, plus que toute autre activité, le nerf de la campagne américaine. L'enjeu est donc de taille et influence nécessairement les stratégies de net-campagne. Il est à cet égard significatif que le net en tant qu'outil de communication politique, n'ait commencé à être pris au sérieux qu'au lendemain du succès de John McCain lors des primaires du New Hampshire en 2000. La victoire de John McCain face à l'archi-favori George W. Bush s'est traduite par une pluie de contributions financières venant des quatre coins du pays récoltées par l'intermédiaire du site web du candidat. Au total, John McCain aura ainsi récolté en 48 heures près de 2 millions de dollars . Les journalistes politiques ont naturellement abondamment couvert ce succès qui n'a pas échappé aux consultants politiques et responsables de partis (américains et étrangers) contribuant à faire passer internet du statut de simple gadget, gage de modernité et de " jeunisme ", à celui de support indispensable à l'arsenal de campagne. Ce succès est avant tout à porter au crédit du charisme personnel de John McCain et à la forte médiatisation de cette première bataille entres les candidats républicains. Néanmoins, les montants collectés au cours de la campagne d'Al Gore et George W. Bush confirmèrent par la suite la capacité d'un site web de campagne à s'autofinancer grâce aux contributions reçues en ligne, voire à être largement profitable. Selon les informations données par les membres de l'équipe internet des deux candidats, le site de Bush, aura ainsi " rapporté " 6 millions de dollars pour un budget de création et de fonctionnement d'un million de dollars . De même, le site d'Al Gore aura rapporté le triple de l'investissement initial (estimé à environ 1,3 million de dollars par Ben Green, en charge de la net-campagne d'Al Gore ) soit un confortable retour sur investissement, respectivement de 500% et 300% , pour les deux candidats.

Cette tendance ne se retrouve pour l'instant pas en France et en Grande-Bretagne. Le fundraising est largement répandu Outre-Manche, mais n'occupe pas une place aussi considérable dans la stratégie de campagne. En France, sauf erreur de notre part, seul le site de l'UMP affichait dès la page d'accueil la possibilité d'effectuer une contribution par paiement sécurisé en ligne . Les autres sites, à l'exception cependant du site d'Alain Madelin, n'affichaient pour la plupart aucune option en ce sens en dehors d'un simple formulaire imprimable permettant de faire un don par chèque par voie postale. Au-delà de la supposée réticence des Français à utiliser les systèmes de paiements par carte bancaire en ligne, la collecte de contributions financières à des fins électorales reste en France, et dans de nombreux pays d'Europe continentale, largement taboue pour des raisons à la fois culturelles et historiques. Dès lors, le fundraising en ligne, qui à lui seul pourrait cyniquement justifier l'intérêt de créer un site de campagne, n'apparaît pas comme un enjeu d'importance et n'apparaît pas comme l'une des priorités stratégiques assignées aux net-campagnes européennes.

Ce rapide balayage des différences structurelles qui existent entre les trois pays étudiés qui guident la conduite stratégique de la campagne et se reflètent dans les tactiques de net-campagne, révèlent des priorités et des enjeux parfois différents. Ne faut-il pas simplement y voir une différence de degré plutôt que de nature, comme a pu le suggérer François Freby, directeur de l'Observatoire de la Net-Campagne, lors du colloque d'Issy les Moulineaux en 2002 ? De fait, ce qui sépare les tactiques de net-campagne dans les trois pays étudiés semble en réalité moins important que ce qui les rapproche.

Les éléments de convergence

Il existe relativement peu d'études opérant une comparaison entre les techniques de communication politique par pays. A fortiori, les recherches comparant les techniques d'utilisation du net en campagne hors du cadre national sont encore plus rares. Rachel Gibson et Stephen Ward, auteurs de nombreux articles et essais sur la netpolitique britannique , associés à David Resnick et Michael Margolis, se sont essayés à l'exercice en menant une étude comparative portant sur les sites de campagne américains (élection présidentielle de 2000) et britanniques (élection générale de 2001) dévoilée à la conférence annuelle de l'American Political Science Association . La méthodologie employée par Gibson, Ward, Margolis et Resnick repose sur :
- une analyse quantitative du référencement et de la " présence " des sites web étudiés par rapport au réseau de liens " entrants " et " sortants "
- une analyse des fonctionnalités et du design
- une analyse de la couverture-presse " off-line " mentionnant les sites des grands et petits partis/candidats.
- Un questionnaire adressé aux responsables des sites britanniques et américains étudiés.

Les conclusions de cette longue étude quantitative et qualitative ne révèlent pas de différences fondamentales dans la stratégie de communication politique en ligne des sites de campagne américains et britanniques. De part et d'autre de l'Atlantique on a utilisé la technologie de manière relativement circonspecte pour " continuer à faire ce qui se faisait déjà auparavant, en le faisant néanmoins plus rapidement et plus efficacement ". Dans le cas des sites américains comme des sites britanniques, Gibson, Ward, Margolis et Resnick observent que l'accent est davantage mis sur la capacité à fournir de l'information, à collecter des ressources que sur la promotion de la participation et la construction de réseaux virtuels à l'intérieur et/ou à l'extérieur du parti. Lorsqu'une forme d'interactivité est présente, elle s'apparente moins à une interactivité à double sens qu'à une transmission d'information du haut vers le bas (" top-down ").
Selon les auteurs de l'étude, cette convergence de vues et de pratiques quant à l'utilisation (limitée) du net en campagne conduit donc à réfuter l'argument " déterministe " reposant sur les différences culturelles et institutionnelles. Ces différences sont indéniables, mais elles ne conduisent pas nécessairement à un constant de divergence des stratégies et pratiques de la net-campagne. Le constat des similarités d'objectifs amène donc à privilégier le scénario de la " convergence " et d'une certaine homogénéisation des techniques de net-campagne électorale .

Selon Gibson, Ward, Margolis et Resnick, ce phénomène s'inscrirait ainsi dans la tendance profonde de l' " internationalisation ", parfois qualifiée d' " américanisation " (les Etats-Unis étant à l'origine du phénomène) du marketing politique moderne . Ce phénomène, qui trouve son origine aux Etats-Unis dans les années 70 se caractérise notamment par la professionnalisation du management de campagne qui impose le contrôle et la cohérence du message, la centralisation et le ciblage de la communication et la personnalisation de la campagne. Ce phénomène aboutit au renforcement du rôle des consultants et experts (sondeurs, fundraisers, attachée de presse, campaign managers …etc.) dans la gestion de la campagne.
Or, avec l'émergence du rôle d'internet en communication politique on voit aujourd'hui émerger un nouveau type de consultant, à la croisée de la politique et de la technique, capables de gérer les stratégies de communication en ligne. Ceux-ci sont pour la plupart jeunes et ont fait leurs armes dans les trois ou quatre derniers cycles électoraux (un cycle = 2 ans aux Etats-Unis). Ils répondent aujourd'hui à une demande au sein des états-majors de campagne, aux Etats-Unis, mais également en Europe où les partis, qui traditionnellement envoient des représentants à Washington ou aux Conventions républicaines et démocrates pour s'instruire sur les dernières techniques de marketing politique, sollicitent leur avis et expertise , contribuant ainsi au partage des savoirs et à l'homogénéisation des pratiques. Il va de soit par ailleurs que le web, contrairement aux autres supports de communication politique traditionnelle (notamment TV), n'est pas entravé par les frontières et réseaux satellites. Rien n'empêche un européen de suivre la net-campagne en consultant directement les sites ou en s'inscrivant à la newsletter d'un candidat en campagne dans le fin fond du MidWest.

Compte tenu de certaines similarités institutionnelles existantes entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni (bipartisme, scrutin majoritaire uninominal) et culturelles (langue commune, tradition d'échange entre le parti 'Torie' britannique et le parti républicain américain, entre le partie travailliste britannique et le parti Démocrate américain, …etc.), compte tenu également du moindre écart de taux de connexion entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni (respectivement 62% et 40% de la population connectée lors des élections ) qu'entre les Etats-Unis et la France (environ 20% de la population au moment de l'élection) est-il possible d'inclure la France dans ce mouvement d'homogénéisation des pratiques de la net-campagne suggéré par les conclusions de cette étude, ou existe-t-il un prétendu " retard français " par rapport à ces deux pays anglo-saxons ? Car le retard français, avéré en terme de taux de connexion de la population ne se traduit pas nécessairement par un retard en terme de sophistication de la net-campagne. En se basant justement sur la méthodologie d'analyse des sites et la catégorisation des fonctions (définie par Gibson, Ward, Margolis et Resnick), une analyse rapide des nombreuses fonctionnalités du site de campagne de Jacques Chirac indique un score parfaitement honorable (score pour la catégorie " Contenu et information " estimé à 13 sur l'échelle proposée par Gibson, Ward, Margolis et Resnick. Le site d'Al Gore obtient la meilleure note avec 14, le site de Bush totalisant 12 points). La moyenne de l'ensemble des sites américains est de 10,3 (la même comparaison mériterait sans doute d'être effectuée pour le site de l'UMP et du PS avec les scores relevés dans cette même étude pour le parti conservateur et le parti travailliste britanniques et leurs homologues américains).

Faut-il donc chercher au-delà du contenu et de la sophistication des sites et s'interroger sur l'importance accordée à la stratégie Internet par les états-majors de campagne ? L'un des indicateurs objectifs dont on dispose à cet égard est sans doute le niveau des ressources investies dans la net-campagne par les différents partis et candidats. A cet égard, les équipes de campagne des deux favoris du premier tour, Jacques Chirac et Lionel Jospin qui disposaient des ressources financières les plus importantes, n'ont pas lésiné sur les moyens avec respectivement 403.752 et 346.373 euros investis dans la production et l'animation du site web et de la net-campagne qui l'entoure.
Comparé aux budgets totaux engagés par les candidats américains, ce montant paraît faible, mais il n'en reste pas moins un montant d'investissement très significatif qui démontre à tout le moins que le media Internet n'a pas été négligé dans le budget, et donc dans la stratégie globale de la campagne .

Il faut néanmoins relativiser le rôle de ces montants financiers ; ils n'ont avant tout qu'une valeur indicative. Les sites de certains candidats, tels que Jean-Marie Le Pen et Alain Madelin n'ont bénéficié que d'un budget minimal, mais ont pu s'appuyer avec efficacité sur leurs ressources militantes pour réaliser, gérer leur site et mener une campagne sophistiquée. De même, le site du parti travailliste britannique lui-même n'aura dépensé que 15 000 euros pour sa campagne . A contrario, on s'étonnera en lisant le compte-rendu très détaillé de Wesley Wilson du manque patent d'intérêt porté par les dirigeants et consultants de la campagne de George W. Bush pour la campagne en ligne du candidat : budgets limités, refus initial d'investissement d'équipement basiques (systèmes anti-piratage) équipe de campagne " orpheline " dans l'organigramme de campagne, …etc. Une vision qui contraste donc singulièrement avec l'impression souvent exagérée de la " sophistication " et de l'engouement des hommes politiques américains pour la netpolitique.

Force est donc de constater que la netpolitique française n'a pas à rougir par rapport à la net-campagne menée au Royaume-Uni ni même celle menée aux Etats-Unis. Les sites de campagne observés ont certes des styles différents, des fonctionnalités qui peuvent varier compte tenu des spécificités institutionnelles (cf. voter registration par exemple) et des enjeux stratégiques intermédiaires propres à la culture et aux pratiques politiques nationales (cf. fundraising) mais la somme des différences ne représente finalement pas une divergence sur le fond. Fondamentalement, les partis-pris stratégique sont restés les mêmes : l'information (du public, des médias), la mobilisation (des sympathisants et activistes en ligne) et l'organisation (des activités de la campagne on- mais surtout off-line grâce à l'extranet et au mail).

Cette convergence " par le haut " des stratégies des net-campagnes dans ces trois pays s'inscrit finalement dans la continuité du phénomène de professionnalisation de la communication politique décrite auparavant. Ce type de campagne s'inscrit ainsi dans un modèle commun, modèle du " e-Marketing ", l'un des trois modèles-type de net-campagne décrit par Stephen Coleman dans son analyse de la net-campagne britannique de 2001 , caractérisé avant tout par les résultats obtenus, en termes de conquêtes électorales, de recrutement et de distribution effective de l'information . Les critères à retenir pour déterminer le succès de ces net-campagne sont source de débats , mais la convergence des stratégies de chacune laisse peu de place au doute.

Conclusion :

Sans doute cette impression de retard n'est-elle finalement que l'expression d'un sentiment de demi-échec de la net-campagne française, de lendemains qui déchantent après des mois de sur-médiatisation d'une autre net-campagne présentée via le filtre nécessairement déformant de la presse.
Paradoxalement, c'est sur ce point plus que tout autre que les différences entre les net-campagne américaine, britannique et française s'estompent et qu'elles se rejoignent dans ce constat unanime et médiocre. Aux Etats-Unis, le magazine Slate y a consacré un long article en dressant un bilan en demi-teinte d'une net-campagne, qui a finalement " déçu les cyber-enthousiastes, mais néanmoins surpris les plus sceptiques ". En Grande-Bretagne, la première " net-élection " a été décrite comme " un non évènement, un pétard mouillé, un flop, qui a surpris tout le monde, sauf les sages et pragmatiques, en ne parvenant pas à transformer la paysage électoral britannique. Comme aux Etats-Unis six mois plus tôt, la réalité de cette première élection dans laquelle internet jouait un rôle a contribué à saper les attentes déraisonnables et la rhétorique enflammée de l'e-avant-garde " . Les observateurs français étaient au diapason avec cette analyse de François Freby de l'ONC qui soulignait le sentiment d'insatisfaction entre l'offre des sites de campagne et l'insatiable demande émanant des journalistes et du public.
Dès lors, à moins de considérer qu'il y a, non pas un " retard français ", mais un retard global de l'utilisation du net en campagne, on peut suggérer qu'en fait de retard, il existe en réalité un décalage entre l'offre et la demande, entre les attentes telles que les formulent les critiques et les cyber-utopistes, et les objectifs naturellement pragmatiques des managers politiques.

Les critiques de la net-campagne ont néanmoins raison dans leur constat que les candidats ne font que se servir du Net pour faire ce qu'ils faisaient déjà en campagne politique traditionnelle : les objectifs de la net-campagne électorale ne se dissocient pas de l'objectif essentiel de toute campagne politique qui est avant de gagner des voix, des sièges, des élections. Tout autre type d'attente est voué à la déception et à mesure que la professionnalisation de la communication politique et la sophistication de la net-campagne progresse, ce décalage ira croissant car il repose fondamentalement sur la confusion entre les pratiques de la net-campagne et les aspirations des tenants de l'e-démocratie.

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