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L'interview de Nicolas Dahan
(Mai 2003)

Nicolas Dahan enseigne le management stratégique à l'université de Marne la Vallée et à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Spécialiste du lobbying européen, il s'intéresse également au phénomène du cyberlobying, sujet qui ne manquera certainement pas d'intéresser les fidèles abonnés de Netpolitique.net.

Netpolitique : Le cyberlobbying n'est pas de prime abord un concept évident. Pourriez-vous nous donner votre définition et/ou un exemple de ce que vous appelez le cyberlobbying ?

Nicolas Dahan : Partons de la définition du lobbying : toute activité d'influence de décideurs publics par un groupe d'intérêt. Le cyberlobbying (ou e-lobbying) recouvre donc les formes particulières de lobbying recourant aux NTIC : Internet, courrier électronique, etc.
Je n'inclue pas des actions de type marketing viral (publicité transmise par les Internautes et non par l'annonceur lui-même, appels au boycott d'une entrepise, etc) : ce ne sont pas des actions dont le destinataire est un décideur public.
Pour un exemple de ce qui correspond selon moi à du cyberlobbying, on peut se reporter au site qui porte la campagne de l'industrie du disque française en faveur de la baisse du taux de TVA, ou le site de Monsanto sur les OGM.
Au delà du contenu informatif (diffusion de rapports, de la position du groupe d'intérêt), des actions spécifiques sont menées : organisation d'un pétition en ligne, transmission de messages aux décideurs publics via emails, etc.
.

Netpolitique.net : A tort ou à raison, le lobbying en France pâtit d'une image très négative. Il est souvent dépeint comme un instrument de pression, employé par les grandes entreprises qui seules ont les moyens de s'offrir ce type de services. Le cyberlobbying en revanche s'adresserait davantage au(x) citoyen(s) "de base" (du militant chevronné au consommateur insatisfait) leur donnant les moyens de se faire entendre des pouvoirs publics et des médias pour plaider leur cause. Cette distinction un peu simpliste reflète-t-elle une réelle séparation entre lobbying traditionnel et cyberlobbying ?


Nicolas Dahan : Il est incontestable que le lobbying traditionnel (on pourrait dire "off-line", hors ligne) a été et reste un 'sport de riches'. Prenez par exemple le coût de fonctionnement d'un bureau de représentation à Bruxelles ou à Genève, il est extrêmement élevé pour bénéficier d'une présence efficace.
Il est également vrai que les groupes d'intérêt aux ressources les plus limitées ont été les premiers à utiliser de manière intense et innovante les NTIC pour leurs actions de lobbying. Les ONG, mais aussi des individus isolés, ont su démultiplier leurs ressources en les mutualisant : partage d'informations, de coûts d'une campagne, etc. Ils ont également pu toucher et influencer à moindre coût une partie de l'opinion publique et des médias.
Pour autant, faut-il opposer l'influence on-line à l'influence off-line ? Sont-ils substituts ? Il me semble que pour être efficaces ces méthodes doivent être complémentaires. Sur ce point, la pratique des ONG comme celle des entreprises se rejoignent. La différence est plus dans le dosage : les entreprises privilégient nettement plus le off-line que les ONG.

Netpolitique.net : Le cyberlobbying est très développé aux Etats-Unis (aussi appelé "online advocacy"), un peu également au Royaume-Uni (cf. interview Graham Covington), mais reste très limité en France. Faut-il y voir un simple retard technologique, lié à un taux de connexion inférieur aux pays anglo-saxons, ou faut-il plutôt chercher du côté de blocages culturels et politiques spécifiques ?

Nicolas Dahan : Je ne crois pas vraiment à l'hypothèse du retard technologique. Le commerce électronique s'est développé très rapidement en France ces dernières années : pourquoi pas le cyberlobbying ?
Le retard français vient plutôt de difficultés culturelles. Tout d'abord, bien sûr, du statut controversé du lobbying en général. Bien que pratiqué par toutes les grandes entreprises, il demeure peu admis publiquement. Ensuite sur le cyberlobbying plus particulièrement, l'écrasante majorité des entreprises pense encore que ces méthodes sont "indignes" d'elles, qu'elles ne peuvent être employées que par des activistes prêts à toute sorte d'incivilités. Pour les rares entreprises qui s'y sont mises, elles se limitent encore à des sites vitrines d'information sur des questions institutionnelles. De plus, le cyberlobbying implique davantage de transparence : tout le monde peut lire sur votre site votre position paper ou s'inscrire à votre newsletter. Or, la pratique française du lobbying est encore beaucoup (trop ?) fondée sur la discrétion voire le secret. De ce point de vue, la culture évolue très lentement.

Netpolitique.net : Vous décrivez dans votre livre à paraître les tendances actuelles et à venir du cyberlobbying. Pouvez-vous nous en dire un mot en avant-première ?

Nicolas Dahan :
Sans pouvoir développer, on peut noter quelques innovations dans la pratique du cyberlobbying par les entreprises. Elles passent d'une attitude passive-réactive à une attitude proactive-offensive en trois temps.
1) L'entreprise organise une veille on-line et si nécessaire répond à des attaques ou des menaces par une défense off-line : publication de communiqués de presse, procès, etc.
2) L'entreprise continue à réagir à des stimuli externes mais elle a prévu à l'avance des réponses appropriées, à la fois off-line et on-line. C'est le cas des entreprises qui disposent de "sites dormants" : des sites finalisés à 90% et qui ne sont pas accessibles par Internet, ils seront finalisés et mis en ligne très rapidement si la nécessité s'en faisait sentir (suite à un événement tels qu'une catastrophe industrielle ou un plan de licenciements massifs).
3) L'entreprise reconnaît qu'elle doit 'occuper le terrain' également sur Internet, participer, et si possible canaliser le débat public en ligne. C'est le cas de Monsanto qui a créé un site de débat sur les OGM. Cette démarche est beaucoup plus proactive.
Naturellement, la plupart des entreprises en sont au premier stade, quelques entreprises se trouvent au second et le troisième demeure exceptionnel.

Netpolitique.net : Question traditionnelle de nos interviews pour finir : quels sont vos trois sites favoris ?

Nicolas Dahan :
Je suis un internaute 'utilitaire' : je fais mes courses, je consulte mon compte bancaire, je fais des recherches documentaires pour le travail. J'utilise peu l'Internet pour mes loisirs. Et surtout, je crée des sites pour mes étudiants et les enseignants-chercheurs.
- J'utilise régulièrement de nombreux sites ayant trait au lobbying ( www.lobbying-europe.com notamment) ainsi qu'aux institutions politiques (les sites Europa ainsi que ceux de groupes tels qu'Euractiv, le BEUC, l'UNICE sont des mines).
- Je consulte souvent le site des enseignants chercheurs en
stratégie : http://www.strategie-aims.com/.

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