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Netpolitique : Pourriez-vous définir
ce nouveau concept dans le domaine des affaires internationales
que vous appelez Netpolitik ?
David Bollier : La Netpolitik désigne
une tendance émergente de la diplomatie internationale
basée sur de nouvelles variétés
de " soft power " [littéralement :
" pouvoir doux ", cf. définition ci-dessous]
telles que la légitimité morale, l'identité
culturelle, les valeurs sociétales et la perception
publique. Ces forces ont bien entendu toujours exercé
leur influence dans les relations internationales mais
Internet amplifie grandement leur influence. Les instruments
traditionnels de coercition à l'échelle
globale, tels que la force militaire et le pouvoir financier
ne sont pas nécessairement décisifs, particulièrement
à long terme. Les interconnexions croissantes
entre les nations, économiques, politiques, culturelles,
favorise le développement et l'importance de
ce " soft power ". Cette tendance semble être
lourde de conséquences à terme pour l'unilatéralisme
américain qui apparaît comme la clé
de voûte de la politique étrangère
de l'Administration Bush.
[Soft power : concept avancé par Joseph Nye,
professeur à Harvard, pour désigner la
capacité à rallier, plutôt que confronter,
les gens ou, par extension, les Etats. Ce " pouvoir
d'attraction " repose avant tout sur un système
de valeurs qui légitime les objectifs diplomatiques
d'une nation. Pour Nye, le Canada, les Pays-Bas sont
des exemples de pays dont l'influence politique est
bien plus importante que leur pouvoir réel (cad
militaire). Voir aussi cet édito de J. Nye dans
Le Monde : www.reseauvoltaire.net/article6741.html].
Netpolitique.net : Vous décrivez Internet
comme le support idéal du développement
de l'influence -ou de la contre-influence- de ce "
pouvoir doux " face aux pouvoirs institutionnels
traditionnels. Comme nous pouvons le voir, la guerre
actuelle a engendré de nombreux mouvements d'opinion
et de protestation, certains d'entre eux se manifestant
principalement ou exclusivement via internet. Faut-il
les considérer comme des manifestations de ce
" pouvoir doux " ?
David Bollier : Internet a été
un terreau fertile pour de nouvelles variétés
de " soft power " en permettant à de
nouveaux types de publics de s'organiser, de développer
des messages politiques cohérents et de les disséminer
ouvertement à destination d'un public global.
Cela affecte certains des principes de la diplomatie
et de la politique internationale. Par exemple, Internet
a facilité la remarquable croissance des protestations
anti-guerre aux quatre coins du globe. Ces démonstrations
de l'opinion publique, ont considérablement conforté
la position de la France, l'Allemagne et la Russie et
d'autres nations opposées à la guerre.
Cela a également affecté la stratégie
militaire américaine en Irak. Compte tenu de
la veille permanente exercée par les populations
via des sources en ligne indépendantes, parfois
en temps réel, l'armée américaine
est sous pression constante afin d'éviter les
victimes civiles et les dommages collatéraux
; elle sait combien les répercussions politiques
seraient dommageables.
Les weblogs sont devenus une source d'information crédible
importante concernant la guerre. Ils offrent une immédiateté
non filtrée et des perspectives politiques que
les grands médias ne peuvent pas fournir. Les
moteurs de recherche offrent un moyen commode pour localiser
les informations les moins visibles et -lorsqu'elles
sont relayées par les bons supports- peuvent
être disséminées vers des audiences
internationales. Le journaliste américain Seymour
Hersh affirme que des documents bidons montrant que
le Niger avait vendu à l'Irak de l'uranium pouvant
être utilisé à des fins militaires
-information donnée à la CIA et qui a
abouti dans le discours du président Bush sur
l'Etat de l'Union- aurait pu être dénichée
en faisant une simple recherche sur Google. Quand les
outils d'Internet peuvent être utilisés
pour affecter à ce point la crédibilité
d'un gouvernement, cela suggère une vraie opportunité
pour toute sorte d'acteurs politiques non-gouvernementaux.
Internet a également permis de créer de
nouveaux vecteurs de pouvoir entre les populations issues
des diasporas ethniques. La communauté chinoise
de par le monde a utilisé le Net pour alimenter
l'agitation en Chine face à la "mollesse"
apparente du gouvernement chinois face à l'Indonésie.
Les exilés du Ghana ont utilisés Internet
pour influencer les campagnes d'opposition et les informations
diffusées dans le pays. Internet a permis d'aider
des journaux censurés du Zimbabwe à publier
leurs articles en ligne, une action dont les répercussions
politiques ont été significatives.
En général, les nouveaux pouvoirs qui
s'appuient sur Internet contribuent au développement
d'une nouvelle transparence dans les relations internationales.
Ils défient également l'autorité
du journalisme "corporate" et des gouvernements
qui sont accoutumés à exercer leur pouvoir
sans conteste en ce qui concerne la diffusion et l'interprétation
des faits d'actualités. Pour être crédible
dans ce nouvel environnement, dès lors, les batailles
de propagande devront être menées de manière
différentes en utilisant différents types
de message, différents supports et "structures
de crédibilité" (des sources qui
garantissent la fiabilité des informations).
Il reste à déterminer si ce sont les faits
objectifs ou les préjugés culturels qui
auront le plus de poids sur l'opinion publique.
Netpolitique.net : Vous insistez sur les défis
auxquels est confronté le Département
d'Etat américain pour gérer les différentes
sources et messages qui s'échangent dans ce nouvel
espace public. Qu'est-ce que cela signifie pour la diplomatie
américaine à long terme?
David Bollier : La crédibilité
est une forme de pouvoir qui doit être cultivé
et protégé attentivement. Dans l'espace
culturel transparent créé par internet,
il est virtuellement impossible de contrôler les
flux d'informations et les "plate formes publiques"
de manière habituel. Les mensonges et la langue
de bois sont plus rapidement dévoilés,
et les sources d'information concurrentes sont légion.
Tandis que les sources d'information se diversifient
et se démocratisent, les problèmes pour
établir une viabilité suffisante et la
confiance dans un message particulier devient plus intense.
Dès lors, quand la manipulation et la propagande
sont plus aisément attaqués, les leaders
gouvernementaux ont moins de marge de manoeuvre pour
réaliser des ententes douteuses ; ils peuvent
être contraints de respecter un haut niveau d'intégrité.
Les gouvernements font également face à
de nouvelles difficultés liées à
l'hyper-vitesse de l'information, qui raccourcit la
"fenêtre de tir" qui permet d'absorber
et de répondre à l'information.
Du fait de ces changements, la diplomatie publique américaine
fait face à un problème structurel très
frustrant. En tant que produit d'une bureaucratie formelle
et hiérarchique (le département d'Etat),
la diplomatie publique devient moins capable de fonctionner
efficacement dans un milieu d'informations qui est informel,
flexible et rapidement changeant. Le département
d'Etat peut-il s'adapter à cet environnement
différent de communication ? Ces défis
transcendent les problèmes idéologiques
et de leadership individuel.
Netpolitique.net : Pour conclure, selon notre
habitude, quels sont vos sites préférés
?
David Bollier :
- Public Knowledge, une organisation traitant principalement
des questions concernant Internet et les copyrights
: http://www.publicknowledge.org
- Le Norman Lear Center de University of Southern California,
un centre d'étude sur la convergence de la société
et de l'industrie des loisirs: http://www.learcenter.org/html/
- The Aspen Institute (un think tank), et son programme
"Communication et Société" :
http://www.aspeninstitute.org/Programt3.asp?i=56
Enfin, mon site personnel : www.bollier.org
David Bollier peut-etre contacté à bollier@essential.org
Lire THE
RISE OF NETPOLITIK : How the Internet Is Changing International
Politics and Diplomacy.
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