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Nos questions pour Solveig Godeluck seront plus
longues que d'habitude pour permettre à ceux
qui n'ont pas encore lu son ouvrage de comprendre le
débat et de mieux apprécier les réponses
de l'auteur.
Netpolitique : Vous dites que les colons (les internautes)
disposent d'une nouvelle intelligence artificielle caractérisée
par une puissance de calcul démultipliée,
une capacité de mémoire étendue
et un pouvoir de relais. Vous les décrivez également
comme l'expression d'une relation individualisée
à la société ; ils souffrent d'individualisme
en réseau.
Ne pensez vous pas que cet individualisme (d'autant
plus important chez les nouveaux internautes) est le
plus grand frein à un réveil ou à
une mobilisation collective des colons ?
Et que répondez vous aux personnes qui affirment
que le degré d'implication personnelle des internautes
dans une cause politique défendue en ligne reste
limité ?
Solveig Godeluck : Plusieurs choses. D'abord,
plutôt que de parler d'une " intelligence
artificielle ", qui est un terme connoté,
je préfère dire que les individus possèdent
l'équivalent d'une petite usine à domicile
avec leur PC (puissance de calcul, espace de stockage)
et peuvent recruter à bas coût toute une
force de travail en ligne (compétences décentralisées).
C'est un énorme potentiel - un nouveau pouvoir.
Je reprends ensuite l'idée de Castells d'un individualisme
en réseau caractérisé par le "
lien faible " : on crée des communautés
temporaires, à géographie variable, avec
des points d'entente limités plutôt qu'un
idéal de vie ou une idéologie communs,
un programme restreint. Ce n'est pas une maladie ! On
n'en souffre pas forcément. Sauf, évidemment,
si l'on recherche sur Internet la même cohésion,
la même totalité que dans le monde physique
lorsque l'on adhère à un parti ou bien
simplement à une idéologie " de classe
".
Cet individualisme est nécessairement plus fort
lorsqu'on s'éloigne du modèle de la communauté
des pionniers d'Internet. Il s'exprime puissamment à
travers la technologie du réseau ; mais il n'est
pas né avec le Net non plus. C'est un phénomène
sociologique plus profond. Dire que l'individualisme
en réseau freine le " réveil "
des colons n'est pas juste, car il peut se conjuguer
avec des formes de protestation très puissantes
(cf. histoire de la puce d'Intel qui a provoqué
un scandale mondial, in Le Boom de la netéconomie),
et il ne défait pas les solidarités déjà
existantes (syndicats sur Internet). Je pense que cette
nouvelle modalité d'action commune ajoute quelque
chose plutôt qu'il n'en retire : le retrait est
déjà opéré dans nos sociétés,
il n'est qu'à voir le piètre état
du syndicalisme en France ou bien l'affaiblissement
des idéologies chez les jeunes.
Quant au degré d'implication personnelle, je
crois que si on fait une moyenne, il est effectivement
plus limité, parce que les " touristes "
seront plus nombreux. Mais la comparaison est étrange.
En ligne, vous gagnez potentiellement en nombre de manifestants
(ou tout simplement de gens prêts à vous
écouter) ce que vous perdez en profondeur d'engagement.
Et c'est une tactique parfois plus efficace pour convaincre
que celle du petit groupe soudé et militant mais
disposant de peu de moyens.
.
Netpolitique.net : Vous développez la
thèse selon laquelle l'avenir du cyberspace (ie
le résultat de l'opposition marchands-colons)
se joue à la frontière entre le cyberspace
et le hors ligne, dans la sphère du technopouvoir.
Le technopouvoir (qui est le pouvoir engendré
par la maîtrise technologique) oriente le destin
de l'espace virtuel vers ses futur(e)s valeurs, comportements
et dépendances.
Comment mobiliser les colons à s'intéresser
et à agir sur le technopouvoir sachant que, d'une
part, la technologie est entrée dans une sphère
de croissance et de complexité et que, d'autre
part, les colons capables de maîtriser la technologie
sont largement dépolitisés?
Solveig Godeluck : C'est tout le problème.
Ca ne se fera pas tout seul. Agir sur le technopouvoir
signifie
en faire partie, en se formant, en maîtrisant
soi-même les outils techniques, le code. C'est
un effort impossible à fournir pour la plupart
d'entre nous. De même que la politique s'est professionnalisée,
la " démocratie des utilisateurs "
originelle va devenir de plus en plus représentative
parce que tout le monde ne sait pas écrire en
xml. Il ne faut pas baisser les bras pour autant, rendre
sa carte d'électeur sous prétexte que
l'on ne peut pas voter soi-même chaque loi. Il
est important de maîtriser un minimum, sinon le
développement, du moins l'utilisation de l'outil.
Citoyens, on ne vous demande pas forcément de
participer à la rédaction des lois (quoique
de nouvelles possibilités soient ouvertes en
ce sens), mais de comprendre ce qu'elles signifient
(qu'implique le code). Cette éducation commence
à l'école et devrait se poursuivre tout
au long de la vie, puisque l'obsolescence des technologies
est de plus en plus rapide.
Dépolitisation du technopouvoir-colons : c'est
souvent le cas, effectivement. Ce n'est que le reflet
de notre société, où les politiques
et les techniciens se tiennent chacun à leur
place, et surtout on ne se mélange pas. Je n'ai
pas de solution miracle, sinon d'encourager les hybrides
! Encore une fois, il serait bon que les politiques,
les militants, les personnes ayant un message à
faire passer, aillent sur Internet et y organisent l'action.
Il est à noter que tous les colons membre de
l'élite du technopouvoir ne sont pas dépolitisés.
Mais il y a un autre problème. L'action en ligne
reste souvent marginale, peu médiatisée
dans le monde réel où nous vivons tous
les jours. Pour agir dans notre démocratie, qui
est implantée dans le monde réel, il faut
que les internautes investissent aussi le monde réel.
On ne peut se contenter du réseau sur le long
terme.
Netpolitique.net : Dans votre ouvrage, vous décrivez
des régulateurs qui ne sont pas concernés
par ces grandes questions sur l'avenir du cyberspace.
Comment faire passer ces régulateurs inconscients
d'une attitude de soutien aux marchands (équivalent
pour eux à un soutien de la croissance économique,
seule réalité qu'ils semblent comprendre)
à une prise de conscience ?
Certaines personnes éclairées au sein
des régulateurs pourraient-elles avoir assez
d'influence ou pensez-vous que le réveil des
régulateurs ne pourra naître que d'un fort
mouvement de mobilisation des internautes ?
Solveig Godeluck : Une double barrière
s'impose aux régulateurs sur la route de la régulation
d'Internet.
D'abord, la plupart des décideurs politiques
considèrent que le réseau n'est qu'un
média, et qu'à ce titre la réglementation
des médias s'applique. C'est méconnaître
la nature du Net, à la fois média et moyen
de communication, télévision et téléphone.
Evidemment, appliquer la régulation de la télévision
au téléphone risque de saccager la liberté
d'expression et la diversité qui y existent.
Il est clair que les marchands sortent gagnant d'une
configuration " média ", alors que
les colons ont plus de chance en " moyen de communication
".
La deuxième barrière, c'est l'idéologie
néo-libérale, qui réprouve l'intervention
étatique dans l'économie. Comme si Internet
n'était que la netéconomie ! Alors qu'une
société se constitue dans le cyberespace
Les régulateurs ne viendront au Net que si on
les y force : si les électeurs s'y déplacent.
Netpolitique.net : Question rituelle, Solveig,
pouvez-vous nous faire partager vos sites favoris?
Solveig Godeluck:
Je n'ai pas vraiment de sites favoris, ceux que je consulte
sont d'une grande banalité :
www.google.com
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