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L'interview de Fabien Granjon (novembre 2001)

Fabien Granjon, docteur en sciences de l’information et de la communication et professeur à l’université Rennes I, auteur de “L’Internet militant”, répond à nos questions sur son dernier ouvrage.

Vous pouvez acheter "L'Internet militant - Mouvement social et usage des réseaux télématiques" de Fabien Granjon en cliquant sur la couverture du livre.
Netpolitique : Vous écrivez dans votre ouvrage que les militants politiques ont appris à utiliser Internet en complément des méthodes conventionnelles de l'action médiatique. En quoi Internet joue-t-il une rôle dans les pratiques de communication des mouvements militants ?

F. Granjon : Une des caractéristiques des néo-militants est qu’ils investissent de plus en plus la scène politico-médiatique. ils ont compris que pour faire entrer dans le débat public des questions délicates que l'agenda médiatique, tout autant que les responsables politiques n'auraient pas forcément traitées de façon immédiate il est indispensable de s’appuyer sur l'opinion publique. Et les néo-militants connaissent effectivement de mieux en mieux les logiques et les pratiques inhérentes à la médiasphère, clause nécessaire à la "négociation" de leur présence dans la presse écrite, sur les écrans et sur les ondes. La quête de soutiens prestigieux parfois extérieurs au mouvement et la recherche d'alliances avec des autorités diverses jouissant d'une certaine popularité (intellectuels, hommes d'église, leaders d'opinion ou artistes) doivent être par exemple interprétées comme une stratégie pour accéder aux médias et donc aussi à l'arène politique. Cette dernière, on le sait, négocie notamment avec le mouvement social en fonction du capital notoriété que celui-ci acquiert en se visibilisant.

Alors effectivement, on s'accorde généralement à voir dans les réseaux télématiques, un support technique permettant aux forces de la société civile de pouvoir pleinement participer à leur représentation et à l'expression de leurs mécontentements et de leurs savoirs. Dans un contexte où la dimension symbolique des luttes devient vraiment importante, le travail volontaire de mise en scène et de production directe d'une représentation de ses propres intérêts est primordial. Celui qui sélectionne, contrôle et présente l'information détermine forcément en majeure partie la figuration du monde et la façon dont elle s'ouvre à l'altérité. En ce qui concerne l'imposition du sens ou l'augmentation du potentiel de mobilisation par l'information, l'on ne saurait toutefois avancer qu'avec force précautions. Mais ce qui est certain c’est que l'exigence d'autonomie des néo-militants s’accommode en fait fort bien des potentialités qui leur sont offertes, via l’Internet, de ne pas abandonner complètement le contrôle des structures d'interprétation à l'agenda politique ou médiatique qui ne concorde que rarement avec le leur.

Dire le sens en lieu et place des intermédiaires convenus, fournir ses propres cadres d'interprétation et devenir prescripteur d'opinion nécessite d'entrer alors en concurrence avec les structures verticales traditionnelles d'émission de l'information pour y préférer une scène d'apparition publique, alternative, construite sur un réseau d'échanges d'information plus horizontal. En voulant être autonomes, les néo-militants visent ainsi à réduire la dépendance qu’ils ont à l’égard des grands vecteurs de communication. Les médias, dont les explications sont toujours trop partielles, présentent en effet parfois les acteurs de la critique sociale sous un jour ne correspondant pas à l’image qu’ils entendent s’attribuer. Ce cadrage imposé "d’en haut" est alors susceptible de ruiner leurs efforts pour acquérir le soutien de l'opinion publique. L'Internet sert à cet égard la nécessité d'argumenter et de justifier leurs contestations et d'assurer une couverture minimum à leurs actions afin d'étendre leur potentiel de mobilisation, ou tout au moins s'assurer d'un capital sympathie plus important. Il se présente comme un point de passage privilégié mais non exclusif, pour la circulation de l'information et la diffusion d’outils cognitifs.

Mais valoriser les relations latérales et devenir à la fois producteur et diffuseur d'informations n'est cependant pas synonyme d'une défiance totale vis-à-vis des méthodes conventionnelles de l’action médiatique. Les néo-militants n'envisagent d'ailleurs en aucune façon la possibilité de prendre en charge leur propre parole comme la marque d'un irréconciliable divorce avec les instances médiatiques de masse. L’évitement des intermédiaires spécialisés n'est finalement pas appréhendé dans une logique de substitution mais plutôt dans une perspective d'articulation susceptible de servir les processus de mise en visibilité. Les cas sont d’ailleurs assez nombreux où la presse écrite a pu servir de caisse de résonance, déportant des données militantes en ligne vers d’autres espaces médiatiques digitaux ou bien sur papier. Si les technologies de l'Internet sont utilisées dans l'objectif de créer des tribunes d'expression dégagées des contraintes inhérentes aux circuits classiques de production et de diffusion de l'information, elles sont parallèlement appréhendées comme support de création d'espaces symboliques susceptibles d'intéresser les acteurs du champ journalistique. Les néo-militants savent pertinemment que le principal forum où sont couvertes et mises en scène leurs actions protestataires reste les médias traditionnels qui doivent être appréhendés comme acteurs à part entière de la mobilisation. L'accès aux faveurs de l'opinion publique et l'assurance d'une visibilité maximum passent donc toujours par des stratégies d'intéressement si ce n'est une "collaboration" avec les médias de masse. L'enrôlement des professionnels de la presse va ainsi parfois s'effectuer quasi naturellement du fait du caractère inédit ou dramatique de certaines informations mises en ligne et dont les journalistes auront pris connaissance au même titre que d'autres internautes. L'exercice quotidien et systématique de la revue de presse qui sert aux journalistes à se positionner par rapport à ce que fait la concurrence, tend à se doubler aussi, en certaines occasions, d'une autre nécessité professionnelle de veille concurrentielle : la surveillance des mémoires numériques. La charge symbolique de certaines d'entre elles, est d'ailleurs tout spécialement apprêtée pour retenir l'attention des journalistes. Il existe ainsi des contenus en ligne "pour journalistes", spécialement conçus pour être repris et utilisés par la presse. Il est par ailleurs intéressant de souligner l'émergence d'articles traitant des préoccupations de la critique sociale, au sein d'un segment bien particulier de la presse écrite spécialisée qui est celui des suppléments et des magazines "multimédia". Les organisations du néo-militantisme présentes sur le World Wide Web, bénéficient ainsi de relais médiatiques inédits, autres que ceux dont elles recherchent habituellement la "complicité". Les espaces médiatiques d’apparition tendent donc aussi à s’élargir.

Netpolitique.net : Dans quelle mesure Internet peut-il être un moyen de recrutement efficace pour ces mouvements politiques ?

F. Granjon :Ce que je voudrais d’abord préciser c’est que les néo-militants ne sont pas particulièrement attachés aux structures associatives au sein desquelles ils évoluent. Des organisations comme AC!, ou la plupart des collectifs de sans-papiers ne proposent aucune procédure d'adhésion à leurs militants. Le néo-militantisme remet en fait sur le devant de la scène, l'individu en tant qu'acteur autonome et singulier et s’écarte des anciens modèles d'organisation fondés sur des principes d’adhésion totale.

Je ne sais pas si on peut véritablement dire qu’Internet sert au recrutement... En tout cas, l’une des spécificités de la communication sur réseau est de mettre en lien des personnes qui appartiennent à des espaces sociaux (et géographiques) dissemblables. Internet créé une espèce de solidarité technique et offre de nouvelles potentialités relationnelles à partir desquelles peuvent se tisser ponctuellement des alliances inédites. Le point commun des néo-militants est leur capacité à se mouvoir sans se laisser arrêter par les frontières. Les liens les plus recherchés sont à cet égard ceux qui autorisent le franchissement d’espaces au sein desquels les connexions étaient peu développées. Il existe ainsi différentes modalités de connexions qui dépendent du type de distance qu’il faut combler entre les éléments mis en contact. Cette distance que l’on appelle dans notre jargon des trous structuraux peut d’abord relever d'un éloignement spatial et géographique, chaque fois que l'on se coordonne avec des êtres éloignés dans l'espace. Les trous structuraux peuvent aussi être de nature temporelle. Dans ce cas de figure, la médiation mise en œuvre a pour objectif de réactiver ou d'éviter la délitescence de connexions anciennes convoquées lors de projets passés, actuellement en sommeil, mais dont on suppose l'intérêt d'un réveil. Enfin, la distance dont la suppression est particulièrement recherchée est celle qui maintient éloignés les acteurs appartenant à des champs d'exercice sociaux ou institutionnels dissemblables et dont les échanges et l'organisation de projets en commun sont, de ce fait, limités voire impossibles. Selon nos observations, le recours à l'Internet facilite en effet l'établissement de ces passages inédits entre acteurs éloignés, jusque-là séparés par des frontières les isolant les uns des autres. Il permet de rendre plus probable la connexion d’espaces jusque là dépourvus de liens entre militants et non-militants par exemple. La technicisation de l’action militante se lit ainsi d’abord dans la mise en relation de militants avec des internautes dont le seul point commun est d’être reliés au(x) même(s) espace(s) technique(s). Les néo-militants sont souvent multipositionnés et fréquentent d’autres militants eux-mêmes engagés dans de multiples projets. La solidarité technique étend donc le plan des connexions à des individus qui ne sont pas toujours des acteurs de la critique sociale. Le recours aux dispositifs télématiques tend en fait à induire l’externalisation de certaines tâches. Des intervenants extérieurs se proposent ainsi naturellement d’effectuer des travaux jusque-là réservés aux militants et sont également sollicités par ces derniers pour s’acquitter de missions nécessitant des compétences spécifiques dont eux ne disposent pas. Cette mise en lien qui se répand bien au-delà des communautés militantes constituées démontre au passage la porosité des frontières entre les Nous militants et les Ils non-militants.

Pour ce qui est de recruter des militants qui iront assister aux réunions, iront coller des affiches ou descendront dans la rue le moment venu, là, je suis plus sceptique. Au final, l'Internet contribue peu à l'évolution des répertoires de coordination. La capacité à mobiliser ponctuellement des individus au service d'objectifs précisément circonscrits, repose quand même toujours des réseaux d'appartenance pré-constitués. Ce que l’on peut toutefois ajouter c’est que le recours aux réseaux télématiques rentre quand même en résonance avec certaines caractéristiques des nouvelles formes de militantisme que sont l’individuation des formes d'engagement et la volonté de s'associer en toute indépendance. Internet permet une implication personnelle limitée, souple, facilement maîtrisable et circonstanciée, dont la suspension momentanée ou définitive n’engendre qu’un faible coût de sortie. Il autorise surtout l’enrôlement de personnes qui n’auraient pu trouver leur place dans le fonctionnement des groupements militants traditionnels fortement structurés. Les rapports entre les militants s'effectuent de moins en moins à partir d'un sens hérité, c'est-à-dire en fonction d'un enracinement en rapport à une identité ou à un territoire, mais selon un mode électif fondé sur une modalité de partage communautaire non-territoriale ou a-territoriale susceptible de s'exprimer, il est vrai, via l'Internet.

Netpolitique.net : Vous expliquez dans votre ouvrage que la " technicisation de l'action militante " conduit à une spécialisation de certains militants. Vous décrivez ainsi l'émergence d'une sorte d'" avant-garde " éclairée, très à l'aise avec les nouvelles technologies et très active au sein des mouvements que vous avez étudié. Qui sont ces nouveaux acteurs du militantisme ?

F. Granjon : En fait, les nouvelles formes de l’engagement militant appelle une obligation de collaboration qui peut épouser des formes très diverses et mobiliser des compétences fort variées. Elles incitent à faire usage de toutes les compétences susceptibles d’être utiles. Théoriquement les néo-militants n’effectuent donc pas de discriminations quant aux qualités et aux caractères profitables des personnes et des choses. Les militants de base sont en principe, autant considérés (car potentiellement utiles) que les militants de l’intelligentsia. Toutefois, certains travaux de sciences politiques ont depuis longtemps rendu compte de la présence au sein des mouvements sociaux d'individus particulièrement importants qu'ils qualifient d'entrepreneurs de mobilisation. Ce sont des cadres militants détenteurs d'une expérience politique et/ou d'un capital social conséquents qu'ils convertissent en ressources militantes. De par ce bagage spécifique qui les distingue généralement des autres (primo-)militants ne disposant pas d'un tel capital, ces entrepreneurs assurent alors le passage à l'action collective. Ils peuvent être, à ce titre, considérés comme les principaux embrayeurs de la critique sociale, ceux à partir de qui les processus de contestation s'organisent. Sans vouloir rentrer ici dans les détails, précisons toutefois que cet état de fait est une constante des groupements du mouvement social, surtout s'ils s'appuient sur des groupes ayant peu ou pas de ressources (chômeurs, sans-papiers...).

La plupart des internautes qui consacrent en moyenne au moins deux heures de leur temps quotidien à des activités militantes liées directement à l'Internet sont le plus souvent des militants de terrain relativement actifs, sinon effectivement des entrepreneurs de mobilisation. Ces personnes très investies sur le réseau prennent toutes part, au moins occasionnellement, à des activités militantes traditionnelles et restent proches du terrain. Cet engagement télématique témoigne de leur forte acculturation aux services en ligne et particularise une partie de leur(s) engagement(s) qui découle(nt) directement de ces compétences personnelles mobilisées à des fins militantes. Ils cumulent ainsi, en quelque sorte, légitimité technique et légitimité militante. Ils sont habitués à la manipulation des outils informatiques et possèdent une culture technique relativement importante à laquelle vient s'ajouter parfois une première expérience de création ou de participation à diverses instances médiatiques (BBS, services télématiques, radio, journalisme, édition). Ils acquièrent cependant leur légitimité de militants-internautes qu’à la condition préalable d’un positionnement déjà solide au sein de réseaux militants. Leur qualité de militant se voit donc enrichie par la mise en œuvre d’une compétence (technique) spécifique. Toutefois, seuls sont véritablement estimés les militants-internautes dont les contributions télématiques sont reconnues comme importantes au regard de l'efficace militante recherchée. L’activité digitale se présente donc moins comme l'occasion pour l'utilisateur de faire montre de sa maîtrise de la technique que comme épreuve effective tendant à prouver son identité, ses compétences et ses aptitudes militantes. Sauf exception, les technologies de l'Internet sont donc essentiellement appréhendées dans une perspective instrumentale. La performance technique n'apparaît donc légitime que dans la mesure où elle est dictée et justifiée par une nécessité de nature militante.

L'utilisation des ordinateurs et a fortiori de l'Internet sont donc des pratiques qui de facto échoient de "droit" à une certaine catégorie de militants (responsables, salariés, experts, entrepreneurs de mobilisation), qui font valoir des prérogatives dues à leur capital culturel et sont amenés à revendiquer au nom du rendement, une utilisation rationnelle et réservée des technologies de l'information et de la communication (l'usage du téléphone — et du fax — est également parfois soumis à condition).

Il est par ailleurs intéressant de constater que le fait de pouvoir agir à distance en s’appuyant sur des dispositifs techniques est assimilable, pour certains militants, à un processus de délégation injustifiée, proche de l’usurpation ou du détournement d’autorité. L’usage de l’Internet s’opposent pour certains militants au principe authentique de l’action en présence. Parce qu’il est difficile pour un militant non initié aux technologies de l’Internet d’évaluer concrètement les activités en ligne d’un militant-internaute, il les suspectera plus aisément de ne pas convenir aux principes de jugement au sein desquels s’enracinent généralement ses propres actions. L’on sait aussi que plus le militant est socialement ou relationnellement démuni, plus son engagement protestataire est lié à la recherche d’un encadrement affectif dont la dynamique ne présente a priori que peu de similitude avec les logiques d’action rationnelles des militants-internautes.

Netpolitique.net : Enfin, la question traditionnelle de nos interviews, Fabien Granjon, quels sont vos trois signets préférés ?

F. Granjon : De loin la question la plus difficile ! Il y en a tellement... Pour rester dans le registre de la critique sociale et du militantisme, je vais vous répondre le site d’Act Up-Paris qui n’est plus à présenter, celui de Samizdat qui héberge notamment l’excellente revue Multitudes, et peut-être pour terminer celui de l’hebdomadaire Politis. Des sites simples et bien faits avec des contenus particulièrement riches.

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