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Netpolitique : Vous avez récemment déclaré
dans Libération que "L'Internet n'est pas
fait pour la propagande". Pourtant, de la campagne
présidentielles américaine aux tentatives
de mobilisation de l'opinion, en Europe, au Proche-Orient
ou aux Philippines, on a pu observer le rôle croissant
-voire envahissant- joué par l'email, notamment
dans la propagation d'un message politique. Ne faut-il
pas distinguer les différents rôles que
jouent le web, l'email et peut-être la messagerie
instantanée en communication politique ?
T. Vedel : Les différentes applications
de l'Internet ne donnent en effet pas lieu aux mêmes
usages politiques. Si j'ai pu dire que l'Internet n'était
pas l'outil le plus idoine pour la propagande politique,
c'était en pensant au Web.
En premier lieu, la consultation des sites Web s'inscrit
dans une recherche volontaire, et relativement raisonnée,
d'information. On est dans une logique de requête,
et même idéalement d'interaction, alors
que les mécanismes de la propagande (via ses
supports traditionnels: affiche, tracts, publicité
télévisée) relèvent d'une
logique uni-directionnelle, voire intrusive, dimposition
d'idées. Second élément : les enquêtes
sur les utilisateurs des sites politiques tendent à
montrer qu'ils sont davantage politisés que la
moyenne de la population et que leurs opinions sont
relativement structurées (donc peu influençables).
Dans ces conditions, les responsables politiques ont
tout intérêt à concevoir leurs sites
non comme une machine à délivrer les messages
schématiques et uniformisés, mais comme
des lieux de documentation, à la fois pratiques
et sophistiqués. Evidemment, une telle approche
peut coûter cher. Ainsi, non seulement je dirai
que le Web n'est pas fait pour la propagande, mais qu'en
outre ce n'est pas forcément un outil de communication
politique bon marché.
En ce qui concerne l'e-mail, il me semble surtout
utile, mais encore modestement utilisé, comme
outil de communication interne aux organisations politiques
(pour mobiliser des militants ou des sympathisants,
pour coordonner des mouvements sociaux, etc.). Pour
linstant, je doute que le mail soit efficace pour
diffuser des messages vers l'ensemble des citoyens.
Si, dans des pays comme les Etats-Unis, le mailing politique
est assez bien accepté par les électeurs,
il n'en est pas de même en France (malgré
les efforts des sociétés de marketing
politique et le succès de quelques tentatives
comme celle de J. Chirac en 1995 ou de G. Bourgoin en
1994). Le mailing politique par voie électronique
pourrait même être contre-productif : les
internautes sont en général rétifs
au courrier non sollicité et se retournent parfois
contre leurs émetteurs.
Netpolitique.net : En France, la législation
sur les campagnes électorales interdit à
un candidat de promouvoir son site Internet dans les
derniers mois de la campagne. Pensez-vous que ces dispositions
du code électoral affectent l'adaptation des
politiques français a l'Internet ?
T. Vedel : Vous faites sans doute référence
à l'interdiction faite aux candidats de porter
à la connaissance du public un service téléphonique
ou télématique gratuit durant les 3 mois
précédant un scrutin (art. L 50-1 du code
électoral). Toute la question est de savoir si
un site Web est gratuit ou non. Oui, si l'on considère
que les coûts de communication et d'accès
exposés par les internautes ne rentrent pas en
ligne de compte. Mais, les choses sont moins claires
si on estime que l'abonnement versé au fournisseur
d'accès rémunère non seulement
la transmission mais l'accès à un ensemble
de contenus informationnels.
Plus généralement, les candidats vont
se heurter au problème de l'imputation du coût
de leur site Web dans leurs comptes de campagne. Comment
faire si le site a été réalisé
bénévolement par un sympathisant? Comment
évaluer les coûts de fonctionnement si
le site est hébergé avec des centaines
dautres par le parti du candidat ? Pour linstant,
c'est surtout sous l'angle financier que le code électoral
peut limiter le recours à l'Internet lors des
campagnes. A moyen terme, un toilettage du code électoral
sera nécessaire car il ne prévoit pas
explicitement le recours à lInternet et
on raisonne essentiellement par analogie avec le Minitel
ou les médias. Pour une bonne synthèse
de la façon dont on peut utiliser lInternet
en période délections, voir http://www.canevet.com/legis/textes/elections.htm
(NDLR : voir aussi linterview de Sébastien
Canevet dans notre édition de septembre.)
Netpolitique.net : Philippe Séguin avait
déclaré l'ouverture de la "première
cyber-campagne électorale de France" lors
du lancement de son site web. A deux mois du scrutin,
on semble plutôt être en rase-campagne.
Avez-vous eu l'occasion d'observer d'intéressantes
stratégies de communication électorales
"on-line" ?
T. Vedel : Les hommes politiques sont conscients
que lInternet va devenir un vecteur, parmi dautres,
de la communication politique et électorale.
En 1997, on peut penser que la brièveté
de la campagne a empêché nombre de candidats
douvrir un site. Aujourdhui encore, à
moins de deux mois des élections municipales,
beaucoup de candidats nont pas de sites. Il est
vrai quil sagit dune dépense
importante : un site Web convenable implique un investissement
denviron 50 000 F, soit 15 % des dépenses
maximales autorisées dans une ville française
moyenne.
A côté des sites des candidats, on voit
apparaître des sites non partisans, émanant
souvent de sociétés commerciales (créées
par des conseillers en communication ). En même
temps que des informations, ces sites proposent des
services payants pour les candidats (réalisation
de pages Web, données socio-démographiques,
gestion de courrier électronique, voire modèles
de discours !). Ces services peuvent être utiles,
mais ils sont souvent incomplets et mal actualisés
et ne sadressent pas prioritairement aux électeurs.
Cest pourquoi il me semble indispensable qu'apparaissent
des portails dinformation électorale, réellement
indépendants, non lucratifs, et surtout conçus
pour les citoyens. Les universités pourraient
très bien jouer ce rôle, en partenarial
avec diverses associations civiques. Nous travaillons
dailleurs en ce sens à Sciences-Po..
Netpolitique.net : Pouvez-vous nous-en dire
plus sur ce projet?
T. Vedel : Début février, nous
allons ouvrir à Sciences-Po, un site permettant
de comparer les programmes et propositions des candidats
au poste de Maire de Paris. Réalisé avec
le concours d'un groupe d'étudiants, ce projet
expérimental vise non seulement à mieux
éclairer les citoyens (notamment les plus jeunes)
et, on l'espère, à favoriser un débat
d'idées. Nous souhaitons aussi engager une réflexion
plus politique sur le développement inévitable
de ce type de sites: comparer des programmes électoraux
exige une méthodologie rigoureuse et transparente,
faute de quoi on peut craindre des manipulations. Plus
fondamentalement, nous voudrions provoquer une discussion
sur ce que j'appelle la dérive consumériste
de la politique que pourraient entraîner des sites
électoraux comparatifs: évaluer un candidat,
ce n'est pas tout à fait la même chose
que comparer les prix ou les performances d'un aspirateur.
Ou alors, c'est qu'on considère que le citoyen
n'est qu'un consommateur de services administratifs,
cherchant à maximiser son utilité individuelle,
et non plus le membre d'une collectivité que
préoccupe aussi l'intérêt public.
Netpolitique.net : La question désormais
rituelle de nos interviews : "dis-moi quelles sont
tes signets je te dirai qui tu es" : Thierry Vedel,
quels sont vos 3 sites web favoris ?
T. Vedel : Mes trois sites favoris ? Paradoxalement
il mest difficile de vous répondre car,
utilisant le Web comme observateur des relations entre
le politique et lInternet, les sites que je consulte
le plus fréquemment sont parfois les plus mauvais
(car jessaie justement de comprendre les difficultés
que soulève le support Internet pour faire de
la politique).
Néanmoins, voici trois sites que je trouve
intéressants dans une perspective de démocratie
électronique:
- http://www.internet.gouv.fr/francais/index.html
Le portail gouvernemental pour s'informer des actions
publiques dans le domaine de l'internet. On y trouve
notamment de nombreux rapports sur la société
de l'information et des liens utiles vers des sites
étrangers. Riche et bien conçu, cest
une réussite en la matière. (voir aussi
le portail des administrations françaises : http://www.service-public.fr/)
http://www.eff.org/
Le site de l'Electronic Frontier Foundation, la principale
organisation américaine de défense des
libertés publiques sur l'internet. L'EFF a été
l'un des artisans de l'invalidation du Communications
Decency Act en 1997. Une mine d'informations et de contacts
pour ceux qui veulent protéger la liberté
d'expression et leurs droits à la vie privée
et à l'intimité dans la société
de l'information.
http://www.lewisham.gov.uk/
Parmi les nombreux sites Web des villes, celui de Levisham
(sud est de Londres) donne une bonne idée de
la façon dont on peut, sans emphase mais très
concrètement, utiliser l'Internet pour améliorer
la démocratie locale. Voir en particulier la
rubrique Lewisham On Line : Your Voice, Your Say qui
offre aux habitants de multiples canaux d'expression.
Et bien sûr !: http://www.cevipof.msh-paris.fr/
Le site du Centre d'étude de la vie politique
française de Sciences-Po et du CNRS (auquel j'appartiens).
Outre une présentation des recherches, publications
et séminaires du Cevipof, le site offre en ligne
des dossiers et des rapports sur l'actualité
politique et électorale.
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