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Quel avenir pour le calcul politique à l'heure du temps réel ?
20/03/03, de Grégory Gendre pour Netpolitique
Hier passée inapercue, la nomination de Jay Garner à la tête du secret Office of Reconstruction and Humanitarian Assistance chargé de l'après-guerre en Irak, représente un nouveau point de tension entre les Etats-Unis et ses détracteurs. Dans un cas précis comme celui-là, Internet montre toute sa puissance. L'information circule, s'échange et, rapidement, les citoyens se réapproprient le débat. Quelles réponses peuvent alors donner les politiques ? De quelle marge de manoeuvre disposent-ils pour traiter, analyser, répondre ? La tension internationale serait-elle la même sans le Web ? Vaste débat. Ci-après, un élèment de réponse.
Office of Reconstruction and Humanitarian Assistance (ORHA). Derrière cet organisme, placé sous la responsabilité de Donald Runsfeld, se cachent les modalités de reconstruction de l'Irak voulues et prévues par l'administration américaine. Dans le scénario proposé à ses ennemis, ses alliés et, de facto, le monde en général, la Maison Blanche a déjà planifié ce que sera, ou devrait être, le futur visage de l'Irak.

Etait-ce la cas pour la première édition de la guerre du Golf ? L'usage de l'affirmatif s'impose ici comme il s'imposait déjà en 1945 et, de manière générale, dans tous les conflits armés de la planète. Une chose a changé en revanche aujourd'hui : Internet redessine cette situation. Pourquoi ? tout simplement car le Web permet de savoir, de recouper et de rechercher les informations liés à ces prospectives de reconstruction. Cela signifie alors que les pour et les anti, les faucons et les colombes disposent, ensemble, d'un outil de recherce commun pour étailler leurs idées, leurs arguments et leurs actions face à ce qu'ils jugent positif ou négatif. Dès le départ, les débats sont donc plus denses et, en se multipliant, accroissent le nombre de moments où le politique doit agir et prendre parti. Les moments de prises de paroles et le nombre d'acteurs se multiplient, à l'infini.

Dans le cas précis de l'ORHA, il est évident que les informations de la Toile apporteront de l'eau aux moulins des pacifistes qui, s'ils ont lu Cervantes, ne s'en prennent pas moins pour de vrais activistes. A tort ou à raison, le débat n'est pas là. Ce que nous pouvons voir et analyser en revanche est simple et concret : que trouve-t'on, de maniére non exhaustive, sur Internet lorsque la recherche concerne cet Office of Reconstruction and Humanitarian Assistance ou son responsable Jay Garner ? De manière plus large, cette recherche est un cas concret illustrant l'évolution de la décision politique à l'heure du "village global" cher à Mac Luhan.


La synthèse vit-elle ses dernières heures ?

L'accélération de la transmission, de l'accès et de l'analyse de l'information est devenue vertigineuse. En prenant un peu de recul, on s'apercoit alors que la situation géopolitique actuelle n'est rien moins qu'un immense cas d'école dont le titre pourraît être : "Analyses et commentaires des discours diplomatiques à l'heure du temps réel. Quelle place pour la synthèse, quelle marge de manoeuvre pour le décisionnel ?"

Il paraît en effet évident, l'inverse serait dangereux, que tous les services de renseignements concernés et les conseillers diplomatiques entraînés dans la ronde guerrière actuelle ont accrû leurs activités de veille et de gestion de l'information. Il n'est donc pas tout à fait stupide d'écrire et de penser, à priori, que les détails et les évolutions de cet Office of Reconstruction and Humanitarian Assistance ont déjà été disséqués, analysés, comparés, étudiés et compactés dans différents rapports bientôt ou déjà accessible sur le Web. Et ce, même si la Maison-Blanche et Jay Garner lui-même se refusent à donner plus d'informations sur leurs plans et les leurs perspectives d'action dans une logique de reconstruction. La recherche en ligne sur ce sujet ne propose aujourd'hui que quelques liens (une cinquantaine) vers des sites officiels ou des sites de journaux. Principal problème, cet Office ne dispose pas de son propre site Web alors que l'ensemble de l'administration américaine utilise fortement le Web dans sa stratégie de communication.

La lecture de ces contenus sur différents sites officiels donne donc une version édulcorée du travail de l'ORHA. Charlene Porter, Washington File Staff Writer, précise ainsi dans un communiqué diffusé sur le site de l'ambassade américaine en Italie que l'aide humanitaire sera un "objectif immédiat" en citant Marc Grossman, secretary of state for political affairs, qui présentait, le 11 février dernier de manière officielle, ce à quoi pourrait ressemble le futur irakien.

Cette déclaration suivant alors la décision du président Bush, le 20 janvier dernier de créer l'ORHA dont la mission officielle consiste à établir des relations avec tous les acteurs concernés par la reconstruction irakienne. Sont concernées les agences de l'ONU, les ONG et les associations ou groupes d'opposants irakiens actuellement en exil. 50 millions de dollars étant alors prévus pour gérer cette partie humanitaire du programme. Si, sur le papier, l'initiative peut sembler intéressante et particulièrement utile, dans les faits, les responsables des principales ONG concernées sont directement montées au créneau pour souligner les dangers de cette main-mise américaine sur la question de l'humanitaire. Les journaux ont largement repris ces déclarations et commentés ces débats en connaissant toujours cette même difficulté : comment obtenir des informations directement à la source depuis la direction de l'ORHA ? Comment savoir et décrire exactement cet après Sadam ?


Internet ou pas, la question de l'après Sadam reste floue

La question dépasse alors largement le simple cadre intellectuel car, selon les estimations des Nations-Unies, 10 millions de personnes devront directement recevoir de la nourriture dès le début du conflit alors que le nombre de réfugiés oscillera entre 600 000 et 1,45 million pendant que deux millions d'irakiens seront visiblement amenés à fuir leur maison. Concrètement, si la guerre efficace à la frappe chirurgicale et précise est devenue un standard, le sort de ces centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants ne peut rester dans l'expectative. Faut-il se contenter des sources officielles pour savoir et tenter de deviner ?

La production du sergent de première classe Doug Sample, incorporé á l'american forces press service, donne une vision plus académique et militaire de la stratégie américaine. Dans une dépêche diffusée le 24 février dernier sur le site du ministère de la défense, Doug Sample cite abondament Elliott Abrams, special assistant to the president and senior director for Near East and North Africa at the National Security Council, pour expliquer la stratégie de reconstruction américaine. On retrouve alors, grosse modo, les informations déjà vues plus haut via l'article de Charlene Porter.

Plus intéressante en revanche, une recherche rapidement effectuée sur Elliott Abrams nous apprend que ce "droit-de-l'hommiste" proche du Likoud s'est notamment opposé aux Accords d'Oslo. Il est également signataire du Project for the New American Century qui présente ce que devrait être le monde sous domination américaine et compte à son actif quelques belles réalisations dans l'humanitaire au Nicaragua ou au Salvador ... Rashid Khalidi, historien spécialisé sur le Moyen-Orient à l'université de Chicago n'hésite d'ailleurs pas à dire qu'il représente un nouveau "filtre empêchant le président Bush de voir la réalité". Sous-entendu, il représente, un de ces quelques personnages influents qui ont bâti autour de Bush Junior un mur de convictions plus ou moins justes et dangereuses. Ce prisme sert alors de stratégie à un président entraîné, comme tous les autres acteurs de cette étrange pièce de théâtre, dans une folle fuite en avant. Comment s'arrêter alors au milieu de ce torrent d'informations pour donner du temps à l'analyse et la prise de décision politique ?

En continuant cette balade à la recherche de l'Office of Reconstruction and Humanitarian Assistance, il est également possible de suivre et de découvrir les investigations faites par la presse sur cette question. Un article intéressant de David Lazarus publié dans le San Francisco Chronicle le 26 février dernier livre des informations utiles. On y découvre en effet que Jay Garner, ami personnel de Donald Runsfeld, occupait, jusqu'en janvier dernier, le poste de président de la société SY Coleman, une filiale de la société L-3 Communications spécialisée dans ... l'électronique embarquée pour missiles dont les produits seront utilisés en cas d'une guerre en Irak. Interrogé par le journal de la côte est sur le conflit d'íntérêt lié à cette nomination, Ben Hermalin, professeur à l'université de Berkeley's Haas School of Business et spécialiste des questions éthique, n'a pu échappé un "it's really curious" assez révélateur de la situation.


Conflit d'intérêt

Avant cela, ce militaire de carrière ayant servi 34 ans sous les drapeaux commandait l'Army's Space and Strategic Defense Command, créé à l'époque du président Reagan lors du projet Star Wars. Ce bouclier anti-missiles a été réactivé dernièrement par un Georges Bush voyant dans cette initiative la forme la plus aboutie d'une stratégie de défense nationale. D'autres intérêts pourraient également motiver cette décision car il apparaît, selon ce même journal, que SY Technology aurait disposé dernièrement de contrats de 100 millions de dollars avec le ministère de la défense sans que la compagnie ait, pour autant, concouru ou remporté un quelconque appel d'offre... Et là encore, Jay Garner reste injoignable pour répondre aux questions de la presse.

Ces quelques exemples montrent ainsi de quelle manière le Web représente une alternative à la communication officielle. Bien entendu, les sites alter et anti-mondialistes ainsi que les pacifistes ou les différents acteurs sociaux engagés dans cette lutte contre la guerre reprenent et traitent avec plus de virulence que les journaux classiques ce type d'informations. Qu'en est-il du politique ? Comment se positionner aujourd'hui face à ce flux d'informations et de contenus délivrés chaque jour avec une telle densité ? N'est ce pas dangereux, à terme, cette situation et ces tendances à la saturation médiatique alors que l'actualité réclamerait au contraire calme et recul au regard des conséquences mondiales à venir ?

Internet multiplie les lieux de friction, les zones de conflit sur des sujets et des thèmes précis. Le Réseau distille et démultiplie les contenus, les sources nécessaires aux argumentaires les plus farouches ou les plus simplistes. Est-ce qu'il contribue à envenimer la situation actuelle ? L'histoire le dira, plus tard, mais une chose est sûre dès aujourd'hui. Ce qui, auparavant, été qualifié de décision d'état devient aujourd'hui une arme à double tranchant. En lancant Jay Garner dans le bain médiatique mondial, les Etats-Unis n'ont pas seulement préparé l'avenir économique d'un secteur phare de leur industrie, ils ont également donné une pièce de choix à l'opposition politique et citoyenne qui, mondialement, marque son opposition à un impérialisme qualifié, unanimement, de dangereux.

Les politiques le savent et ils savent ce qu'ils risquent maintenant à ne pas prendre fortement position sur des thèmes précis. Internet accélère le flux informationnel, le débat citoyen suit ce rythme.

Grégory Gendre pour Netpolitique



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