Partis politiques : l'âge de réseau

Chacun y va de son réseau social : après le Modem au printemps, Dominique de Villepin dans un style plus personnel avec VillepinCom, c’est désormais au tour du Nouveau Centre d’annoncer un doublé avec Think-Centre et Epicentres, en attendant ce mois-ci l’ouverture publique de Coopol pour le PS et « Lescréateursdepossible » pour l’UMP. En 2007, on comptait les blogs pour jauger le soutien populaire sur la Toile, pour 2012 on va visiblement commencer à compter les « amis » de chaque candidat sur son réseau. 

Derrière cet engouement pour les « SocNet » (social networks), se profile bien évidemment le précédent de My.BarackObama.com, la fameuse plate-forme au cœur de la campagne victorieuse d’Obama, systématiquement citée dans chaque article accompagnant le lancement d’un autre réseau partisan. La parallèle est évident mais trompeur : l’outil ne fait pas la communauté et le réseau ne fait pas le Président. Les différences entre My.BarackObama.com et les réseaux sociaux politiques français sont plus importantes que les points communs. C’est moins la technique que le contexte politique qu’il faut prendre en compte lorsque l’on s’essaie à ce type de comparaison :

  • Les « fonctions d’actions » au cœur de la plateforme et du succès de My.BarackObama.com sont pour une large partie difficilement applicables en France. Des fonctions clés de la mobilisation en ligne telles que l’inscription sur les listes électorales (chaque électeur devant s’inscrire à chaque élection pour pouvoir voter dès les primaires), le fundraising en ligne (poumon, nerf, et sang d’une campagne nationale) sont essentielles et surtout éminemment simple et efficaces. Elles demandent un engagement minimum de la personne, facilitent le travail des militants en termes d’objectifs concrets et mesurables, avec une barrière à l’entrée beaucoup plus basse. Des fonctions d’action telles que participer à un meeting, débattre ou tracter (sans parler du don en ligne qui reste extrêmement marginal dans la culture politique française) sont incomparablement plus engageantes et plus difficile à activer et mesurer.
  • Le succès de My.BarackObama.com est apparu dès les primaires démocrates, en montrant la capacité du réseau à s’auto-organiser pour participer aux fameux caucus dans les premiers Etats (où le candidat est désigné à main levé par les électeurs physiquement rassemblés dans une salle). Les primaires s’étalent ensuite sur plusieurs mois, et sont autant de « petites » batailles, et de scrutins qui rythment la campagne, et ont permis de faire émerger la viabilité de la candidature d’Obama. Bref, la campagne des primaires est une succession de petites campagnes qui mettent en tension l’électorat et les militants comme autant de sprints avec des résultats électoraux et financiers, plutôt qu’un long marathon rythmé par les sondages et l’actualité.
  • La net-campagne d’Obama a en outre su capitaliser sur des conditions démographiques, politiques et économiques uniques, pour les canaliser efficacement. On a assisté durant cette campagne à une mobilisation sans précédent depuis les années 70 des jeunes électeurs qui ont traversé l’adolescence sous 8 années de G. W. Bush, deux guerres impopulaires et une économie mal en point. Les moins de 30 ans ont représenté plus de 60% de la hausse de la participation lors du scrutin du 4 novembre, et ceux-ci ont voté à 66% pour le candidat démocrate ! My.BarackObama.com s’est imposé comme l’un des points de ralliement et le catalyste de cette énergie du changement.

Enfin et surtout, rien de tout cela n’aurait été possible sans le charisme et la séduction d’un candidat neuf, différent, sur lequel ces espoirs se sont reportés ; un tour de force que même Obama aura du mal à répliquer en 2012 après 5 ans au pouvoir, et ce quelle que soit la qualité d’un My.BarackObama2012.com. Sans cette source d’énergie, le plus sophistiqué des dispositifs ne peut tout simplement pas décoller. Les SocNet carburent à l’énergie militante et tout l’enjeu consiste à canaliser cette énergie et à l’enrichir. L’outil technique est en somme la partie la plus simple du dispositif.

Est-ce à dire que les partis français ont tort d’essayer d’utiliser à leur tour les réseaux sociaux ? Non bien sûr, et les différents exemples déjà mis en ligne ou en préparation montrent bien qu’il y a une réflexion très poussée sur l’adaptation de ces outils au contexte français et à la stratégie propre du commanditaire. Aucun n’a fait l’erreur d’une greffe à l’identique, ou de partir de l’outil pour élaborer sa stratégie en ligne. La vraie différence cependant entre l’exemple américain et les adaptations françaises réside finalement dans le fait que My.BarackObama.com ne pouvait fonctionner qu’en dehors du Parti Démocrate, chose relativement normale aux Etats-Unis, mais difficile en France. C’est un peu la tactique adoptée par Désirs d’Avenir en marge du PS en 2007, avec les tensions et difficultés que l’on sait. La clé du succès d’un mouvement organique, décentralisé (ce qui ne veut pas dire « bottom-up » pour autant) réside-t-elle justement dans le fait de s’extirper du carcan hiérarchique et normé d’un parti politique ? En grande partie oui, notamment pour ces « militants le temps d’une élection ». A l’inverse, un tel mouvement peut-il exister au sein même d’un parti avec pour conséquence de court-circuiter leur mode de fonctionnement traditionnel et la nomenklatura intermédiaire ? C’est aujourd’hui la vraie question qui se pose dans cette net-campagne en gestation.

Lorsque Valério Motta pilote du projet au PS explique dans cet article très justement « qu’il ne s’agit pas d’un outil de communication, mais d’organisation » qui va « introduire de l'horizontalité dans un système pyramidal » cela correspond certes à de nouvelles formes de militantisme et d’engagement citoyen, mais peut froisser au passage les caciques et élus du parti. Patrick Ollier lorsque, cité dans le même article du Figaro rétorque à Xavier Bertrand que « les créateurs de possible » ce sont en priorité les élus il met peut-être le doigt sur le bug de l’an 2012. Si l’on en juge par la petite vidéo de présentation du futur site « lescreateursdepossibles », l’UMP se prépare de fait à faciliter l’organisation de groupes de pression citoyens en son propre sein.

A force de citer le cas de My.BarackObama.com, on devrait aussi s'intéresser à Organizing For America, qui lui a succédé, et réunit aujourd'hui la communauté des millions de supporters de la campagne. Dans la bataille sur la réforme du système de santé américain de ces derniers mois, c'est sur OFA et non sur le Parti Démocrate que la Maison blanche s'est appuyée pour rallier la base et inciter les partisans à faire pression sur le Congrès.

En s’appuyant ainsi sur les réseaux sociaux pour prendre le pouvoir les gros partis risquent in fine d’en perdre beaucoup à l’égard de leurs propres troupes.

Connexion utilisateur
Tweet stream

Newsletter hebdo

Suivez l'actualité de la netpolitique chaque semaine. Abonnez-vous à la newsletter.


Powered by FeedBlitz

Suivre Netpolitique

Fil RSS de NetpolitiqueTwitter de NetpolitiqueDailymotion de NetpolitiqueVeille Diigo de Netpolitique

Commentaires

ShareThis